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Sortir de la prison culturelle

pour une anticulture révolutionnaire





"quand on sortira de la réserve
on foutra le feu au pays"
-Martí



C'est une constante dans le mouvement occitaniste que quand on parle du fait occitan, c'est la plupart du temps comme d'un fait "culturel". Il s'agit de "sauver", de "promouvoir" "la langue et la culture occitane" et cet acte parait totalement bon et naturel : promouvoir une culture, qu'y aurait-il de mal à cela ? Toute personne un tant soit peu civilisée devrait soutenir ce projet, car "la culture", quelle qu'elle soit est toujours un instrument d'éducation, de civilisation.

On se mêlera cependant souvent de politique, de "politique culturelle" à vrai dire, on ira
"interpeller les élus" ou pour les plus déterminés "lutter" pour que la "culture occitane" soit
reconnue et ait sa place dans la société. La lutte pour la "culture occitane" est éminemment "de
gauche". Il s'agit de défendre des valeur progressistes telles que "la diversité", "l'éducation", etc.

C'est pourtant une question qui a été en débat dans le mouvement occitaniste, et si il semble aujourd'hui que la voie "culturaliste" soit devenue hégémonique¹, elle a eut sa place de polémique dans les années 50 avec l'affrontement théorique entre Felix Castan et Robert Lafont. Le castanisme revendique une action occitaniste purement culturelle : la politique et l'économie n'ont rien à voir avec l'Occitanie et sont des affaires françaises. Le lafonisme au contraire analyse la situation occitane comme une situation d'aliénation, non seulement au niveau culturel mais aussi aux niveaux économiques et politiques (le concept de "colonialisme intérieur" va ainsi se populariser).

Je ne prendrai pas place ici dans ce débat car je considère que ces deux voies, bien que se plaçant à des niveaux stratégiques différents, basent leurs analyses sur les mêmes concepts de "culture", "politique" et "économie" d'une manière positive, acritique e naturalisante.

Je pense plutôt plutôt que ces dits concepts (et je me concentrerai pour cet article sur celui de "culture") font partie du même paradigme moderne capitaliste-colonial, et que les employer, au lieu de nous aider à en sortir ne fait que renforcer notre situation d'aliénation.

Je prosose donc une manière nouvelle de saisir la notion de "culture", sous un angle critique, négatif, et qui ouvre la porte à de nouvelles tactiques.


"la culture" : qu'est-ce que c'est ?


L'emploi par l'occitanisme du terme de "culture" est le même que pour le militantisme
hexagonal : il se base sur son utilisation par le "sens commun" qui est quelque chose de très flou et qui peut être employé de différentes façons souvent entremêlées et contradictoires.

Si on essaye de dessiner les contours des différents emplois, l'un des plus courants se fait dans un sens large, abstrait, istorico-traditionnel qui peut regrouper les différentes "formes de vies" ou "us et coutumes" de tel peuple. Cette définition peut être utilisée pour parler de telle "culture" exotique (ex : "la culture maya") ou pour désigner les habitudes de tel peuple européen ("c'est culturel de faire la sieste en Espagne") vu comme quelque chose de fixe dans le temps.

Un autre sens, plus quotidien, plus pratique et changeant, se base sur "le monde de la culture" tel qu'il se présente à nous dans la société moderne, c'est à dire l'industrie culturelle, les arts et tout ce qui se consomme ou se pratique de cinéma, de littérature, de sport, de musique, etc, le plus souvent en dehors du travail … (ex : "le foot est une culture populaire")

Le discours occitaniste sur "la culture" emploie simultanément et dans une confusion constante ces deux visions, fondues dans un seul mot acritique qui naturalise la chose. Et de cette confusion s'ensuit une confusion dans le militantisme et une faiblesse de celui-ci.

Cette confusion n'empêche cependant pas qu'il existe un véritable "concept" objectif à l'œuvre, qui bien qu'obscur et non-théorisé, régisse à sa manière les activités humaines. En exposant ce processus indispensable à cette société, je l'écrirai "Culture" avec un "C" majuscule.

Il faut comprendre la modernité capitaliste-coloniale dans le sens de la perte d'unité du monde et de l'affirmation d'une réalité fragmentée en catégories abstraites, qui se matérialisent néanmoins dans la réalité. La Culture dans notre société peut donc se référer aux traditions, aux arts, au sport … Dans le cas de la culture occitane la langue y tient une place importante.

En fait, ce sont tant de choses concrètes e très différentes : cuisiner une tapenade, parler ou écrire en òc, jouer aux joutes ou faire les fêtes de Bayonne, écouter de la musique ou du cinéma du pays … qui se retrouvent regroupées sous un seul concept abstrait. Et la définition de ce concept se fait par rapport au reste, c'est à dire le reste des choses constituantes de l'activité humaine, qui sont principalement l'Économie et la Politique. Qu'y a t-il de commun entre un saucisson du Quercy et Massilia Sound System ? Pour faire gros, les deux se consomment en dehors du travail et n'ont pas leur place à l'assemblée nationale. Ce sont des choses culturelles, qui ne dépassent pas ce cadre.

Que ce soit donc pour se divertir ou s'instruire, culture patrimoniale ou vivante, bourgeoise ou populaire, marchande ou libre, de masse ou alternative … c'est une catégorie à part qui se reconnaît entre les autres.

Ainsi donc la définition que je donne se rapproche le plus du second emploi par le sens commun mentionné ci-dessus, ayant cependant précisé son rôle fonctionnel et systémique. La Culture, ainsi posée comme naturelle et bonne, joue son rôle de naturalisation et de complémentarité par rapport aux autres sphères comme l’Économie, la Politique, etc, et participe donc du bon fonctionnement de la société moderne aliénante.

Vue de ce point de vue là, la définition première englobante du sens commun ne fait plus beaucoup sens étant donné qu'elle se réfère à une activité globale, unitaire, transistorique, qui n’existe tout simplement pas dans le monde d’aujourd’hui. Si il n'y a pas de différence entre "la culture" et le reste, le concept est nul, son utilisation maintient cependant l'illusion de la Culture comme fait éternel, indépendant des structures sociales.


La Culture comme fait capitaliste-colonial


Pauser la Culture comme part intégrante du paradigme capitaliste moderne signifie que celui-ci n'a pas toujours existé et qu'il fut imposé à un moment historique particulier, et ici en Occitanie ce fut par la bourgeoisie parisienne². Dans le sens de l'écrasement d'une civilisation par une autre, il me paraît cohérent de parler de colonialisme³.

En fait, avant l'imposition de la modernité entre le XVI et XIXème siècle par le capitalisme du Centre-Nord de France, la Culture comme sphère séparée par rapport aux autres espace-temps de la vie n'existait tout simplement pas. La vie se vivait, et chaque espace-temps particulier était lié aux autres dans une sorte d'unité.

Si on prend l'exemple de la chanson Joan Petit, plus qu'une simple "chanson traditionnelle" (même si elle conserve encore aujourd'hui des fonctions intéressantes de mémoire et d'identité), elle était associée dans la pratique à tant d'aspects de la vie de ceux qui la chantaient. Un rituel lui était associé : les adultes apprenaient la chanson aux enfant, qui touchaient la terre avec les parties du corps mentionnées. En effet, la chanson dit "Joan Petit qui danse, pour (ou "avec") le roi de France […] ; avec le pied, pied, pied, avec la jambe, jambe, jambe, etc" en référence au meneur d'une armée de révoltée, les "Croquants", qui assiégèrent Villefranche de Rouerge en 1643 . Joan Petit fut pris et passé sur la roue, d'où les références aux parties du corps. On peut penser qu'utiliser la danse et en faire un "jeu" sportif apportait aux participants une certaine force mentale et physique vis à vis d'un pouvoir qui se voulait invincible mais qui était ainsi tourné en ridicule. Transmise "clandestinement" via une chanson pour enfant, c'était assurément un moyen de transmission intergénérationnelle, mais aussi de reconnaissance entre un certain peuple occitan dominé.

Pour parler de la langue, loin d'être vue comme un simple patrimoine⁴ contemplatif ou un "choix personnel" parmi tant d'autres, elle faisait partie dans le monde pré-moderne de la vie quotidienne dans sa totalité, que ce soit pour parler aux bêtes, décider des choses du village ou faire l'amour. On voit là aussi qu'il est compliqué de catégoriser cela dans un concept restreint.

C'est donc seulement à partir d'un moment très récent dans l'histoire de l'humanité qu'on commence à parler de "culture" : quand le travail comme activité absurde de valorisation infinie de valeur marchande prend une place si importante dans la vie des gens, sous la forme d'une coupure nette dans le temps quotidien e de la perte de sens spirituel de l'action humaine. Cette coupure brutale induit une réorganisation totale de la société par catégories séparées, chacune vidées de leur sens total. C'est là la mort première de la civilisation occitane : décomposée, tout part en débris rendus vides de sens. Ce qu'il reste d'"occitan" sera relégué à un domaine "culturel", contemplatif et esthétique, sans plus d'incidences sur le reste de la société. Morceaux de solitude dans un monde sans but.


L'impasse de la lutte pour "la culture"


Malgré tout, ce processus de désintégration/intégration s'accomplit difficilement et reste inachevé. Ces morceaux de civilisation meurtris et éparpillés ont gardé un potentiel subversif : celui de vouloir reprendre vie, c'est à dire sortir de leur prison en reprenant leur sens total.

Pendant longtemps ces restes civilisationnels son restés underground, contrôlés par les peuples, en dehors du contrôle des patrons et des États, ce qui leur valait d'être persécuté par ces derniers qui en comprenaient la dangerosité. Les anéantir a été et reste le combat de la bourgeoisie.

La bourgeoisie parisienne, la première à employer de concept de "culture" avec son signifiant de supériorité qui fonde autant que légitimisme la civilisation qu'elle porte, sera bien obligée à un moment donné d'en diffuser quelques morceaux "vulgarisés" au "peuple" pour le "civiliser" lui aussi : il s'agit de lui faire pénétrer l'amour de ce monde et sa manière de penser, et pour cela l'école sera le premier outil privilégié. Il faudra cependant faire attention à garder une certaine distance car une démocratisation trop poussée de la culture bourgeoise risquerait de faire perdre ses privilèges à cette classe qui désire garder son hégémonie.

L’apparition de la "culture de masse" vers la moitié du XXème siècle avec la croissance d'un important secteur de l'industrie lui étant uniquement dédié vient résoudre cette contradiction : la Culture dans sa forme séparée héritée de la bourgeoise se diffuse largement à travers "les masses" en prenant cependant un contenu spécialement adapté pour elles. Et c'est avec le développement de cette industrie culturelle que le mode de vie culturaliste conquiert la majorité de la société et que cela en devient tellement normal qu'il est maintenant difficile d'imaginer un paradigme autre.

La gauche va pourtant vouloir profiter de la démocratisation de la culture pour un faire un outil au service de la libération du "peuple". Que la culture soit maintenant à la portée de tous est vu comme un "progrès" sur lequel il faudra s'appuyer pour aller vers une "culture populaire", "prolétarienne" ou même "révolutionnaire". On va alors récupérer les différentes formes de résistance en dehors des domaines économiques et politiques pour leur réclamer un statut positif de "culture", sans voir par là qu'il s'agit d'une manière de s'auto-légitimer aux yeux d'un système que l'on prétend combattre. Le militantisme culturel va finalement avoir comme effet de désamorcer le potentiel subversif des formes de vies antagonistes au système capitaliste.

Prenons l'exemple de la "counter-culture" ("contre-culture") aux USA au sein du mouvement de contestation globale des années 70. La société d'alors qui était sur le point d'éclater, inventait de nouvelles formes de vies de manières multiples : musique nouvelle, auto-organisation communautaire, expérimentations mystiques et sexuelles, etc. Le concept de "counter-culture", au lieu de fédérer toutes ces pratiques vers l’horizon total qu'elles demandaient, les a réduites à un concept pré-existant, consubstantiel a la société qu'elle combattait, et en les plaçant sur ce terrain-là a favorisé indirectement sa récupération par l’industrie culturelle, qui a tout changé en "mode" marchandisée, contemplative et inoffensive.


La culture contre elle-même : l'anticulture


Pour revenir maintenant à ce qui nous concerne, en Occitanie, la culturalisation de la société se fait surtout par la voie de la culture française, redisons-le, importée vers nous par le colonialisme parisien . La "culture occitane" reste dans une situation de sous-développement par rapport à elle : si quelques aspects on réussi à s'intégrer à un certain marché local-culturel, ou à la manière d'un folklorisme touristique, la situation demeure précaire et beaucoup de pans restent inexploités. Et c'est dans ce vide que vient se greffer le militantisme occitaniste.

Suivant la voie montrée par la culture française, il va tout faire pour revendiquer en miroir le statut de "culture", avec les méthodes classiques que l'on connaît : demander plus d'argent pour les institutions culturelles, militer pour une meilleure "représentation" de l'occitan dans les institutions, etc, avec comme objectif final d'affirmer un statut de "culture occitane" qui ait sa place au sein même de la "culture française", reconnue comme légitime. Cette neutralisation, nous la voyons bien dans l'emploi qu'a l'occitanisme de sa "culture", la voyant comme simple "richesse régionale" faisant partie de la "diversité des cultures françaises", niant complètement le conflit civilisationnel qui est à l'œuvre. La France et le système capitaliste-colonial qu'elle transporte n'est jamais questionnée comme système qui nous écrase mais plutôt comme un état de fait indiscutable, avec des institutions considérées comme d'outils neutres que l'on pourrait utiliser à notre profit.

Et cela donne ce que cela donne : des école bilingues avec le seul objectif d'"enseigner la langue" sans se préoccuper de sa diffusion dans la société totale, une fixation quasi pathologique sur la signalétique (noms de villages/de rue bilingues) ou un enfermement dans les danses et chant traditionnels qui ne dérangent pas beaucoup leur monde … Le « traditionalisme » qui marque d’ailleurs le mouvement occitaniste d’aujourd’hui est révélateur de son repli culturaliste : sans contact profond avec les mouvements divers qui marquent la société d’aujourd’hui, la « culture » est incapable de se renouveller et de s’ouvrir au monde. Un néo-consevatisme sauce félibréen, tourné uniquement vers la « préservation » de la culture d’òc est une attitude qui menace sérieusement le mouvement.

Il y aurait pourtant un autre chemin à emprunter que celui de l'intégration et de l’assimilation.

Si la "culture" occitane peine à devenir Culture, il s'agit peut-être d'un fait positif dont nous devons profiter. Lutter contre la culturalisation du monde occitan, voici le sens de la lutte. Lutter pour lui donner son potentiel total de civilisation. Si le monde occitan ne doit pas devenir Culture, il s'affirmera dans l'anticulture. Ce concept comprend cependant celui de "culture", car même sous- développé et banni de la culture officielle, le monde occitan est de fait enfermé dans un espace- temps séparé qui appartient objectivement au "culturel". Nous partons d'ici, car il faut bien partir de quelque part. La situation actuelle nous mène donc à deux possibilités : soit celle de l'intégration, se développer en culture qui aurait sa place dans ce monde, soit celle de la désintégration de cette société, en créant des pratiques radicales et puissantes qui mèneraient à autre chose. Retrouver le sens des débris de la civilisation perdue, reconstruire une société nouvelle dans une optique unitaire. Ainsi, les pratiques "culturelles", "artistiques" ou celle de la langue, au lieu d'exister seulement pour elles-mêmes, doivent retrouver un sens qui les dépasse, sens qui reste cependant à inventer à partir de ce que nous avons, la vieille civilisation qui les portait étant morte et ne pouvant pas se ressusciter.

L'anticulture est donc un concept stratégique, forgé pour mourir, car la réunification du monde à laquelle il pousse le rendra logiquement inutile.

Pour sortir un peu des concepts et rendre la chose peut être un peu plus claire, nous pensons que le mouvement de la Nòva Cançon Occitana ("Nouvelle Chanson Occitane") eût quelque chose d'assez "anticulturel". Ce sont des gens qui redécouvrent la langue occitane (et dans une moindre mesure, la musique traditionnelle) et avec elle, la réalité d'un pays qui meurt. La langue, la musique, loin d'être portées comme de simple "richesses culturelles" de plus à apporter au catalogue national, se développent d'emblée comme annonce et pratique d'un monde nouveau, en affrontement direct avec le monde capitaliste-colonial identifié comme ennemi à abattre. Annonce comme critique et appel à créer le monde nouveau. Pratique dans sa création d'une musique émancipée et nouvelle, qui n'est pas une simple remise à jour de ce qui existe déjà mais quelque chose d'inédit, et dans son organisation même en coopérative autogérée hors des circuits commerciaux hexagonaux qui permet une diffusion comme un poisson dans l'eau parmi les pans de la société occitane en lutte. La Nòva Cançon meurt d'ailleurs en même temps que les luttes sociales de l'époque, signe que les deux choses étaient indissociables.

Et maintenant ? La société change. Les mouvements voués à la destruction de la société d’aliénation et à la construction du nouveau monde grandissent de plus en plus. C’est à nous, si nous ne voulons pas crever, si nous refusons la fossilisation culturaliste, si nous voulons faire vivre Occitània, de ne pas manquer le train.

L'anticulture, c'est quand je mange ce fromage à la cime d'une montagne, que j'ai acheté au berger. Je le sens tant présent qu'il remet en cause l'ensemble de la société, comment elle est organisée, son marché calculateur, son temps morcelé, son espace aplani, …, qui rend l'existence de ce fromage, sinon rare, subversif. C'est quand je parle cette langue qui est si belle et qui me fait vivre le monde d'une manière si différente que je veux le changer entièrement.



Camin Romieu, janvier 2025




¹ Ce qui est aussi à relier à l'institutionalisation du mouvement depuis la gauche au pouvoir en 1981
² sans vouloir dire par-là qu'il n'y eut pas de pré-capitalisme occitan, celui-ci s'est simplement fait dépasser par celui que nous connaissons aujourd'hui.
³ même si il y a des différences pratiques énormes d'avec le colonialisme hors-hexagone, l'impausition du paradigme capitaliste-culturaliste es présente dans tout les pays colonisés
⁴ rien de mieux pour tuer une langue que de la considérer comme "patrimoniale" comme le fait la constitution (art75-1 "les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France")